Fiche de lecture ; Forme et signification. Jean Rousset (chapitre sur l'épistolaire)

L'essai tente de saisir la signification à travers les formes...

Une forme littéraire : le roman par lettres.

Sujet ici :

  1. Futile : une forme anonyme, héritée et que les auteurs n'auraient pas besoin de créer.
  2. Privilégié : permet de suivre les variations, la vie d'une forme.

Rencontre d'un artiste et d'une technique, mutations en résultant quand l'invention , sollicitée par la structure, la modifie à son tour. Renouvellement d'un mode de représentations :

  1. ouvre une nouvelle exploration de l'esprit.
  2. révélation d'un nouvel univers romanesque.

Débute au 17ème, avec L'Astrée, etc. qui sont des phases préparatoires. Ces romans fourmillent de lettres, pas toujours insérées dans le texte narratif.

1669 : ouverture du genre avec les Lettres à Babet et les lettres Portugaises.

Foisonne au 18ème siècle où il devient un moyen de création neuf. En 1840, Balzac constate le décès du genre...

 

1.- L'instrument épistolaire.

Morphologie générale. Considérer les caractères propres, et les modifications dont elle est susceptible. Autant de traitements, autant de significations.

I/ Montesquieu, les Lettres Persanes.

Roman par lettres, à personnages multiples qui esquisse une explication des vertus de la formule, très développée depuis la parution de son œuvre.
« Ces sortes de romans réussissent ordinairement parce que l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle, ce qui fait plus sentir les passions que tous les récits qu'on en pourrait faire. »

  1. Le roman épistolaire rapproche le lecteur des passions, dont l'expression est désavantagée dans la narration à la troisième personne. Le genre épistolaire permet de s'exprimer soi-même et au présent.
  2. Les personnages disent leur vie en même temps qu'ils la vivent (comme au théâtre) et le lecteur est contemporain de l'action. Le personnage se substitue à l'auteur et l'évince, puisqu'il est lui-même écrivain...
  3. Permet d'éprouver les fluctuations et les développements de la vie et des sentiments. Instrument pour appréhender « l'éveil et les vibrations de la sensibilité, les caprices de l'émotion. »
    « Une lettre, de tous les genres d'écrire et le plus vrai, le plus rapproché de l'entretien ordinaire, et le plus propre surtout au développement de la sensibilité. » (Dorat)
  4. Plasticité de la lettre que Danceny dans les Liaisons Dangereuses oppose à l'immobilisme du portrait. Le mouvement des lettres et non une seule lettre exprime le comportement. La courbe dresse un mouvement, au grès de l'humeur etc.
  5. Possibilité de se remémorer le passé dans les lettres et métamorphose opérée par le souvenir. On fixe ainsi le temps dans une éternité, extase intemporelle solidifiant passé, présent, futur.
  6. Le destin est inconnu, pour l'auteur comme pour le personnage qui vivent au jour le jour. L'avenir est informe, lourd d'espoir et de crainte... le présent tâtonnant ne s'écrit pas de la même façon qu'un présent qui a déjà choisi sa voie. (Cas des Romans-mémoires de Prévost, écrits au passé...)
    Écriture au présent exclut le décalage entre le héros qui raconte et qui vit son histoire, réduisant ainsi le lecteur à son ignorance.
  7. Le rapprochement avec le journal.
    1. Le journal intime. Par la présence de personnages hors du champs du texte, amis qui sont de simples boîtes aux lettres, auxquels écrit le héros solitaire et unique...
      Le destinataire absent est présent de tout son poids, la correspondance dépend du comportement de son comportement. Il est personnage du roman, modifie la conscience de soi et de la manière de communiquer.
    2. La myopie, l'importance extrême attachée à l'imperceptible qui serait effacé dans le regard rétrospectif. Faire voir ce qu'on ne regarde pas... Le regard du présent donne du relief à ce qu'effacera le souvenir.
    3. La lettre conduit vers le journal intime, le monologue intérieur qui fait une large part au dialogue. La lettre s'adresse à quelqu'un, elle est un moyen d'action, on se raconte et on s'explore devant autrui et pour autrui.
    4. Point commun que note Montesquieu entre la lettre et le journal : on rend compte soi-même de sa situation, on emploie la première personne.
    5. Pour Stendhal et Balzac, cet emploi de la première personne :
      1. est un outil perfectionné de l'analyse intérieure. Gain de vérité.
      2. Pour le 18ème siècle. Montesquieu, Réflexions : « L'agrément consistait dans le contraste éternel entre les choses réelles et la manière neuve ou bizarre, dont elles étaient aperçues. »
        Cela revient à admettre l'existence d'autant de visions que de regards, d'autant de réalités que d'expériences subjectives.
      3. Impose l'adoption du point de vue du personnage soliste ou d'autant d'angles visuels que de personnages.

h. Le 20ème siècle refuse à l'auteur le point de vue omniscient. Mais il recourt peu à la lettre qu'il remplace par le journal ou le monologue intérieur [J.Joyce]

 

II/ Peut-on encore parler de « récit » ?

  1. On se libère des histoires comme suite d'événements auxquels se substitue la parole et leur lecture et leur interprétation, l'ordre des lettres dans le recueil.
    « L'instrument du récit l'emporte sur le récit ».
  2. L'auteur s'efface derrière les personnages. Il devient véritablement auteur dans le sens où il est celui qui est maître de l'œuvre, ordonne et donne sa forme au livre.
  3. Les libertés offertes par la forme épistolaire et qu'elle impose au romancier :
    1. Problème de présentation : il faut donner un ordre, choisir ne ordonnance du jeu de lettres et prendre conscience de la composition de l'œuvre.
    2. Plus l'auteur opère à des manipulations, plus il porte le masque, se heurtant à l'exigence anti-romanesque du 18ème.
      « Le romancier a toujours mauvaise conscience au 18ème siècle, le roman prétend toujours à ne pas être un roman », à ne pas être du côté de l'imagination arbitraire. Ainsi, on présente le texte comme document provenant de personnages réels. « C'est la fiction du non-fictif » et l'auteur se transforme en éditeur ou en collaborateur.
      « C'est par fiction qu'on exclut le fictif, et c'est pour mieux apparaître que le romancier se dissimule... »
    3. Le rapport auteur/lecteur : le lecteur consent à l'illusion que l'auteur met en place : il s'abstient, s'efface devant la réalité pour en inventer une nouvelle.

 

2.- Formes épistolaires.

Les directions que suit la forme épistolaire, tout au long du siècle jusqu'à se dissoudre dans le journal intime. Chronologie que l'on peut mettre en parallèle avec les organisations symphoniques :

1) La suite à une voix :

un personnage écrit à un seul destinataire. 2 situations :

  1. Absence de tout contact avec le destinataire (Lettres Portugaises, première forme du roman par lettre, considéré comme un chef d'œuvre...). Un soliloque sans réponse et pathétique, qui nous apprend l'affinité naturelle que l'on reconnaît entre la lettre et la passion, leurs styles...traduction des incohérence de la passion, son expérience.
    Tendance vers le journal intime : « J'écris plus pour moi que pour vous. » Mais elles restent suspendues à un destinataire. « Avec une absence créer une présence, tel est bien le pouvoir paradoxal et de la passion et de la lettre. »
  2. Des contacts sont établis dont on a que les réponses. Un duo dont on entend qu'une seule voix produisant « un effet de réalité voilée. »
    La correspondance amoureuse apparaît comme une guerre des sexes chez Crébillon comme chez Laclos : la lettre est un moyen de simuler et de dissimuler tout autan que de dire spontanément. Le lecteur doit faire preuve d'intelligence et lire par réfraction. On voit à travers le verre déformant qu'est un personnage, ce qui ôte tout caractère d'objectivité.

2) L'œuvre symphonique :

L'entrecroisement des voix est le corps du roman. Les Lettres Persanes inaugurent cette voie.

On parle d'une polychromie, d'une diversité et de variétés de styles. « J'ai tâché de distinguer, autant qu'il m'a été possible, le style de mes différents personnages » (Dorat) puisque le style est un élément du portrait d'un personnage.

  1. Avantage pour l'auteur :
      i. Le portrait est assumé par les personnages eux-mêmes.
      ii. Le portrait sert leur intention de nuancer continuellement.
      iii. Juxtaposition qui met en valeur les rencontres : cérébralité et innocence, victime et fauve dans les Liaisons Dangereuses.
  2. Effet du même ordre obtenu en modifiant le style d'un personnage au fil de l'histoire, qui reflète les changements dans le comportement.
  3. La multiplicité des correspondants modifie l'univers romanesque, réseau de relations complexes. Chaque personnage a un point de vue sur le monde et une façon de comprendre les événements. Le roman joue sur les variations d'optique. L'esprit du lecteur doit rectifier pour parvenir à la réalité mais la vraie réalité, ce sont les déformations propres aux personnages.
  4. Une structure d'ensemble est établie : entrecroisement des lignes, fragmentation du discours, ruptures de ton, temps sinueux et irrégulier... Esthétique de la « ligne sinueuse ».

 

3.- Trois œuvres.

Les grandes œuvres, moment de la vie d'un esprit, aventure individuelle.
La forme conduit vers le sens, en accord avec un traitement particulier de l'épistolaire.

1) La Nouvelle Héloïse. (Rousseau)

On lui tient grief d'avoir abusé du procédé épistolaire.
Les lettres ont précédés le plan du roman : elles ont créé le besoin du roman par lettres qui a ensuite motivé d'autres lettres.
Que révèle l'ordonnance ?

  1. Première partie : le délire.
      i. Lettres des deux amants, duo exclusif de deux êtres qui veulent se connaître.
      ii. Lettres de tiers : intrusion de la société, des codes moraux.
      iii. Séparation, épreuve d'amour courtois.
  2. Seconde partie : Séparation mais les lettres se substituent à l'absence de l'autre. Lettres des Tiers de plus en plus nombreuses.
  3. Troisième partie : Rupture des amants par la prépondérance des lettres des Tiers.
  4. Deuxième moitié du roman : Presque plus d'échanges directs. Tiers interposés servent de relais ou d'obstacles.

La forme est en accord avec l'acceptation de cette « vertu » qui les conduit à surmonter leur passion toujours vivante.
Julie personnage central, cesse d'écrire, mais sa présence est écrasante. De sujet autant qu'objet de passion, elle devient objet, soumise aux regards de ceux qui l'aiment.

Pédagogie de Volmar : Supprimez la mémoire, il n'y a plus d'amour, celui-ci est dans le passé. Des souvenirs involontaires.
La forme se prête à la révélation après une longue occultation... La raréfaction des lettres pose un voile sur le personnage et ses sentiments.

La figure du confident va donc être exploitée par le romancier.

 

2) Les Liaisons Dangereuses. (Laclos)

Laclos exploite jusqu'au paradoxe la figure du confident. Une affiliation avec l'œuvre de Rousseau : une Héloïse renversée.
Une maîtrise parfaite de la technique épistolaire ; Jean-Luc Seylaz montre le parfait accord entre le sujet et le mode de représentation.

1) Justification par Laclos de la technique utilisée.
  1. « Une voix parle mais l'écouteur est présent, personnage du roman au même titre que les autres, et qui à son tour répondra » dans un dialogue incessant et serré de présences simultanées.
  2. Mme de Merteuil : « quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour lui et non pas pour vous : vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui lui plaît d'avantage. » La lettre est moyen d'action, elle vise le destinateur comme une cible et l'on pense toujours sous le regard de l'autre.
  3. c.) Deux camps en lutte dans le roman : les acteurs (les libertins, masqués) et les personnages spontanés, incapables de dissimuler : « Je ne sais ni dissimuler, ni combattre les impressions que j'éprouve. » Ces derniers livrent donc un message à leur insu, qui nécessitent une interprétation par les maîtres que sont la Merteuil et Valmont.
2) Art de la disposition et de la manœuvre :
  1. équivalence de la forme et du contenu.
  2. Valmont, figure métatextuelle de l'auteur qui agence les pièces d'un mécanisme.
  3. Un souci d'ordre tout à fait exceptionnel.
3) L'épistolaire et la polyphonie :
  1. Ligne sinueuse qui obéit à une complexification et à une loi d'apparent désordre. Ordre et pureté laissent place à la fusion et à la complexité.
  2. Relations entre les personnages et le lecteur : dans le roman épistolaire traditionnel, le lecteur est observateur d'intimité, il sait ce que tous les personnages pensent simultanément et ce que tous projettent. L'originalité de Laclos consiste à faire de Valmont et Merteuil deux personnages, qui par leur industrie sont dans la situation privilégié du lecteur. Il y a égalité entre le couple libertin, les monstres, et le lecteur.

 

3) Les Mémoires de deux jeunes mariées.(Balzac)

Balzac est le poète des relations humaines et des contacts actifs. Il s'agit ici d'un dialogue épistolaire (première fois que ce parti est adopté avec autan de force et de netteté.) Il lie, pour les opposer, deux natures différentes, monde de la ville et de la campagne, puis, stérilité et maternité qui vont se compléter. Les lettres sont un moyen de vivre par procuration dans « une cantate à deux voix, un dialogue de vies à la fois mêlées et contrastées. »

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